L'anticartogramme et ses interprétations
07.04.2010
Billet

De l'espace public à l'espace du commun ?

Marc Dumont

Certaines transformations récentes des sociétés urbaines contemporaines occidentales sont très significatives et méritent d'être considérées avec attention. Ce sont elles qui ont en effet inventé la dissociation superficielle entre le public et le privé.

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Cette scission qui s'est produite à la manière d'une "fission" assez massive au 17-18e siècle nous explique notamment le sociologue et philosophe Habermas dont on cite encore les célèbres analyses de la constitution de l'opinion publique/sphère privée.

Plusieurs analystes marxistes et post-marxiste ont insisté de leur côté sur la véritable OPA mise en place par le système d'Etat, autour des "biens publics", "services publics", monopolisant et contrôlant des domaines qu'il se réserve, s'imposant une légitimité de gestionnaire de l'intérêt public/intérêt général et n'esquissant au bout du compte, au fond, qu'une concurrence entre "capitalisme d'Etat" et "capitalisme d'entreprise", notamment. 

Cette dissociation complètement artificielle, véritable lutte reproduite qui, au troisième degré, a produit des formes de corporatisme qui en sont une des formes de reproduction les plus vives, a conduit de manière assez systématique à penser ces deux termes de manière opposée : le public, c'est le bien, l'intérêt de tous, le privé, c'est le mauvais, l'individuel masqué éventuellement sous une forme collective, en tout cas soumis aux pires instinct de l'appropriation, du profit personnel etc. 

Pourtant, on le constate, elle a de plus en plus tendance à s'estomper. 

Bien sûr, nombre d'analystes refusent de le voir, ne cessant de brandir le public comme une fiction creuse, qui n'a plus de sens, mais qu'il importe coûte que coûte de sanctuariser. Au lieu de saisir l'espace public, par exemple, comme une forme historiquement située mais désormais périmée dans la plupart des traits qu'on lui connaissait, il s'en font plus que jamais les défenseurs, au nom d'une sublimation de la convivialité perdue, de l'âge d'or de l'agora etc. (Françoise Choay, Thierry Paquot) , scotomisant (c’est-à-dire rejetant dès qu'ils l'aperçoivent) les nouvelles formes hybrides (co-présence virtuelles, abords de centres commerciaux....). Le très puissant analyste François Ascher expliquait, on l'a trop vite enterré et c'est bien dommage, comment aujourd'hui l'espace public a déserté pour le meilleur plus que pour le pire, les vieux centre-ville historique engoncés dans leur conservatisme, au profit des halls de centres commerciaux (les Halles), de gare, ce sur quoi que le philosophe Bruce Bégout a surenchérit en dégageant l'épaisseur des pratiques investissant les mall et périphéries de Las Vegas, haut-lieux de la puissance privée et de la franchise ! 

Plus récemment, ce vieux problème est venu se rejouer de manière nouvelles derrière la question de la mobilité. Les vélib, d'abord, sont venu réinventer l'idée d'un "bien commun public" de mobilité....géré et produit par un partenaire privé - j'en perd mes repères ! La prolifération des producteurs privés de mobilités publiques ne cesse de s'étendre : des individus eux-mêmes s'auto-organisant en "covoiturage" (transport en commun privé !) aux sociétés gestionnaires qui commencent à organiser sur leur tronçons d'autoroute, des lignes de car concurrentes des lignes de transport en commun public. Tout se brouille, dans le domaine des mobilité. A l'inverse, certains transports en commun, public, se privatisent à grandes vitesse. Certaines lignes TER deviennent contre-productives à certaines heures de pointes, du fait d'être envahis par des "bulles" de mobilités privées : les cyclistes, d'abord à 2-3, maintenant envahissent ces lignes qui offrent le transport du vélo, à 21, 40....Transport public, donc, de mobilités privées. 

Bref, on le voit, dans ces quelques exemples parcourus à l'emporte-pièce, le couple privé/public est devenu incapable d'expliquer ce qui se passe dans certaines sociétés urbaines - le phénomène ici cité dans le cas de la France peut-être lu dans bien d'autres situations. 

Derrière cela, c'est plus largement les différences entre d'autres termes trop souvent relégués au second plan qu'il faut explorer : le lien, en particulier, entre collectif et individuel, mais surtout, la définition même du "commun". Ce commun est une notion très intéressante parce qu'elle nous mène au champ du politique, en faisant abstraction du public comme du privé. La construction du commun est un enjeu majeur de la dimension politique d'une société ; tous peuvent y contribuer d'une manière ou d'une autre, qu'ils soient publics, ou privés, individu ou collectif. Une société d'individu est une société, et non un agrégat fragmenté d'individualités étanches, dès lors qu'elle travaille à composer, articuler de manière fugace ou plus longue, des formes provisoires ou plus stabilisées de "commun" permettante à cette société de se maintenir durablement, 

Dans quelle mesure l'espace public pourrait-il assumer sa métamorphose en espace de construction du commun ? Comment mettre en place et produire de tels espaces, lieux ? Question d'intelligence et de stratégie spatiale...! 

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