L'anticartogramme et ses interprétations

Le Voyage sous les mers ne mène nulle part.

Affiche du film Voyages sous les mers 3D

Une histoire vraie, à dormir debout entre deux eaux, ou comment, voulant voir les rues en relief, je me suis retrouvé à regarder une pâle copie d'Atlantis en 2D. Un bel exemple de serendipity.

Réagir          Partager          Imprimer  

L'histoire commence avec une découverte. Explorant la planète à l'aide de GoogleMaps, du côté de Calais, et souhaitant activer la fonction StreetView, qui permet de se situer au niveau du sol et d'avoir un bon aperçu du paysage alentour, je tombe sur une nouvelle fonction : la possibilité de voir la scène en 3D. je me dis que cela fait partie des fonctionnalités que Google met en place sans prévenir. On n'osait même pas l'imaginer, Google l'a fait. Faut s'y faire.

Affiche américaine de L'étrange créature du lac noir

Seulement voilà, il faut, pour profiter du dispositif, des lunettes 3D, avec deux "verres" de couleur différentes, l'un bleu, l'autre rouge. Et je n'en ai pas. En fait, je n'en ai plus. Car oui, il fut un temps où je possédais cet objet curieux, à l'usage plus que limité. Je me rappelle en effet ma première paire de lunette 3D, qu'enfant j'avais récupéré dans Télé 7 jours, à l'occasion de la diffusion dans La dernière séance d'un film en relief : L'étrange créature du lac noir. C'était le 19 octobre 1982, et j'avais obtenu le droit de regarder la télévision après dîner pour l'occasion.

Affiche française de l'étrange créature du lac noir

Cela-dit, ces lunettes-ci, je les ai perdues de vue depuis longtemps. Entre temps, j'ai récupéré des lunettes opaques pour les éclipses, mais ça n'est d'aucune utilité pour ma préoccupation du moment.

Face à GoogleMaps, je pensais en fait à d'autres lunettes pour voir en relief, qui devaient traîner dans un livre acheté quelques années auparavant dans un dutyfree d'aéroport, de retour de vacances avec des amis étudiants (c'est du moins ce dont je me souviens, mais autant j'ai un bon sens de l'orientation, autant je suis incapable de me repérer dans le passé). Ce livre était une sorte d'hybride entre le kamasutra et un roman-photo. On pouvait y admirer en relief des couples en plein ébats sexuels, ceci grace à une paire de lunettes bicolores.

Malheureusement, impossible de remettre la main sur cet ouvrage. Même à la cave. Me voilà donc devant mon écran, sans lunettes, et me posant la question de savoir comment m'en procurer. C'est que l'arme n'est pas en vente libre. Après hésitations, je file au bout de quelques jours à la Fnac, avec pour objectif de voir si, par hasard, puisqu'ils vendent des DVD, ils ne vendraient pas aussi des lunettes 3D. L'intuition n'était pas mauvaise. À ceci près que j'ai dû me résoudre à acheter le DVD d'un film en relief, les lunettes n'étant pas vendues séparément.

En la matière, pas grand choix. Soit Voyage au centre de la terre, soit Voyage sous les mers.

La série B me poursuivant, je me dis que le documentaire pourra toujours m'apprendre quelque chose, au moins sur le genre (le rappelant mes travaux de thèse), et il est moins cher.

De retour chez moi, j'ouvre la boite du DVD : les lunettes sont bien bicolores, mais vertes et magenta au lieu de bleu et rouge. A priori, ça ne devrait pas fonctionner, mais je décide quand même d'essayer. Et là, c'est le pompon : Google a supprimé la version 3D de StreetView. Ça reviendra sans doute, mais je me retrouve avec mes lunettes inutiles sur les bras.

En ce jour d'Ascension, puisqu'il n'y a rien à faire contre les jours fériés, je me résous, la mort dans l'âme, à visionner ce documentaire en 3D. Je suis seul chez moi, personne ne peut me voir avec ces lunettes ridicules, je m'installe, je lance le DVD.

C'est un désastre. Le relief est imperceptible. Et en plus, l'image est terne. J'interromps le visionnage au bout de 5 minutes pour changer de DVD et passer à la version en 2D. Les images ne sont cette fois pas beaucoup plus plates, mais les couleurs sont bien mieux rendues, et le film est regardable.

Enfin... c'est beaucoup dire. Disons qu'il est bien plus regardable en 2D qu'en 3D. C'est peut-être que le propre du paysage sous-marin c'est que, justement, il ne présente que bien peu de plans, succeptibles de faire jouer à plein l'effet de relief. Les camaramen sous-marin sont en effet placés en général assez loin de leur sujet, lui même occupant de ce fait une faible profondeur de champs, et le plus souvent sur un "fond" bleu uniforme, ou peu s'en faut. Bref, il n'y a sans doute pas grand intérêt à produire des films sous-marins en 3D, sauf si l'on est capable de rendre correctement sur une télévision des reliefs faibles (c'est sans doute bien plus spectaculaire dans une salle IMAX), ou bien de filmer les choses au beau milieu d'un banc de squales.

Toujours est-il qu'au plan esthétique ce film n'est pas vraiment autre chose qu'un mauvais remake d'Atlantis (1991), de Luc Besson, aux images sous-marines superbes, rehaussées par une musique créative et surprenante de son complice Éric Serra. Là, même affiche, la tortue en plus.

affiche atlantis

Car s'il est effectivement question d'un voyage sous les mers, c'est que le spectateur est supposé suivre celui d'une jeune tortue femelle qui traverse l'océan pour aller pondre ses œufs sur une plage à 7000 km de là où on la rencontre. Ma déception fut grande, car il ne s'agit en fait nullement d'un documentaire, comme ces documentaires animaliers que présentait dans mon enfance Marylise de la Grange, le mercredi après-midi, lors d'une émission qui s'intitulait Les animaux du monde et dont le générique est passé à la postérité avec Casimir, Goldorak et Capitaine Flam. Le Voyage sous les mers est en effet une simple suite de belles images, sans aucune visée pédagogique, sans aucune ambition d'expliquer avec un peu de scientificité ce que l'on nous montre. Au mieux, il s'agit de curiosités de la nature, comme ces deux poissons qui débarrassent une méduse de ses parasites et qui pour cela se glissent sous sa corole, comme le garçons sous les jupes des filles. Sauf que cette belle image est un peu décalée, car ça serait plutôt les enfants dans les jupes de leurs mères qu'il faudrait évoquer, le commentaire que nous débite Marion Cotillard d'une voix mièvre ne nous apprenant qu'une chose : cette dernière fait très bien la voix de la tortue.

Plus étrange encore, dans ce Voyage, la tortue nous balade de récifs en récifs, de mers en mers, mais avec cette particularité de ne jamais nous dire où nous sommes exactement (il faut lire le dossier de presse pour avoir une carte des lieux de tournage). Nous nageons dans le géotype subaquatique. Pas le moindre géons à l'horizon. Aucun lieu n'est cité autrement que sous un terme générique : récif, pleine mer, plage...

La scène ne se passe donc nulle part, c'est-à-dire partout.

Si le film n'est pas outrancièrement alarmiste comme le furent les Home et autres torrents d'écolocatastrophisme filmographique ces derniers mois, il n'échappe pas à l'évolution du genre documentaire sur la Nature. En une trentaine d'années, on est passé de films rares, courts, difficiles à tourner, prenant le temps d'expliquer sur un ton professoral les fonctionnements subtiles de d'un écosystème localisé, en général le Serengety ou le Ngorongoro, à des avalanches de belles images servant d'illustration évidente aux niaiseries simplistes — voire aux contre-vérités — que débite une bande son au ton ampoulé ou mièvre — au choix, annonçant l'apocalypse pour la toussaint, promettant disparitions et engloutissements "si l'on continue comme ça". Le voyage sous les mers, dessin animé plus que film de propagande écologiste, est sans doute un bel exploit cinématographique, avec l'ambition assez saine de sensibiliser les enfants à l'éthologie des espèces marines, via la personnification de notre amie la tortue enceinte. Comme maman.

Mais ce film s'inscrit aussi dans cette tendance à dégéographiser, à déspatialiser les problématiques de façon à mieux faire passer l'idée, souvent fausse, qu'il serait en fait question de problèmes mondiaux, engageant l'avenir de la planète, sans même se préoccuper de celui de l'humanité dans un premier temps. Sans profondeur de champ, scientifiquement allégé et ainsi dénué de géographie, ce Voyage sous les mers ne nous mène malheureusement nulle part.

"Spacial" : la faute intelligente ou comment la manie orthographique révèle le géon français.

Couverture de l'ouvrage de François de Closets

François de Closets, dans un ouvrage récent, dénonce un mal français que j'appellerais l'orthographomanie. C'est une spécificité spatiale, propre à une peuple et à une langue, une illustration de la notion de géon. Mais c'est aussi un travers à combattre.

Réagir          Partager          Imprimer  

Dans son excellent ouvrage, Zéro faute. L'orthographe, une passion française, publié aux Mille et une nuits, François de Closets écrit ceci, page 99 :

"Est-ce si stupide d'écrire spacial ? À l'époque, je le pensais, mais, depuis lors, je me suis livré à un calcul logique. Sur le plan de la phonétique tout d'abord, faut-il suivre bestial, qui fait entendre le t ou spécial qui fait entendre la lettre c ? À l'évidence, spatial se prononce comme spécial et pas comme bestial. Il devrait donc prendre un c et pas un t. Poussons le scrupule jusqu'à faire la recherche par analogie. Si je prends le mot société, il donne deux adjectifs, social ou sociétal. Le t apparaît lorsqu'il se prononce. Espace, qui n'a pas de t, n'a aucune raison de mettre cette lettre dans spatial qui se prononce comme c. Cherchons par l'étymologie : nous remontons au latin spatium. Voilà l'origine du t. Fort bien, mais spatium a d'abord donné espace, et, par conséquente, a perdu son t. Pourquoi faut-il qu'il le retrouve dans spatial alors que l'on prononce spacial ? Une construction étymologique rigoureuse m'aurait donné espate conduisant à spatial dans lequel le t serait sonore. Ainsi, spatial écrit avec un t et prononcé comme un c ne répond ni à la phonétique ni à l'étymologie. C'est une absurdité, mais c'est ainsi, il faut le savoir. Entre l'ignorance de ce t et celle de la mécanique céleste, laquelle et la plus grave ?"

Si l'auteur évoque le sens intergalactique du mot spatial, on a bien compris que la question qu'il pose in fine s'applique tout aussi bien à la connaissance de l'espace des sociétés.

Le drame français est que, dans une certaine mesure, qui n'est pas négligeable, votre ignorance de l'orthographe et de ses règles arbitraires inexplicables, inintelligibles et pour tout dire inintelligentes, peut laisser penser à un interlocuteur obtus que ce que votre discours, si argumenté soit-il, ne vaut pas grand chose. L'idée — issu du cerveau reptilien — serait la suivant : quelqu'un qui fait autant de faute d'orthographe ne peut pas dire des choses intelligentes. Vue comme cela, l'absurdité est évidente, mais combien de fois n'a-t-on pas entendu tel ou tel mettre en cause la compétence de tel autre du fait que cet autre ignorait l'orthographe. Et une faute suffit, si minime soit-elle (ça donne envie de tendre des pièges aux mauvais coucheurs, souvent peu au fait des dernières évolutions orthographiques…). Vous trouverez ainsi toujours un membre d'un jury de thèse pour reprocher à l'impétrant une faute d'orthographe. Ce membre est en général celui qui n'a pas grand chose d'autre à dire sur la thèse en question, qu'il n'a en général pas lu en entier (c'est la loi du genre, qu'un calcul de temps suffit à démasquer), et, dans un nombre non négligeable de cas, qu'il n'a pas non plus comprise.

Et tout cela est bien français. François de Closets décortique dans les moindres détails ce système d'oppression normative qu'est l'orthographe, permettant à certain d'exercer un pouvoir mesquin, facile, et le plus souvent irrationnel quand à l'adéquation des moyens aux objectifs (dans la sélection à l'embauche par exemple). L'orthographomanie est un marqueur du géon français. Nulle part ailleurs dans le monde l'on peut constater une telle posture des locuteurs d'une langue vis-à-vis du respect d'une norme illégitime de sa graphie. Du peuple à l'élite, ils sont légions ceux qui courbent l'échine devant une autorité invisible, aux oukazes changeantes, et qui voudrait dicter à chacun une façon d'écrire sa langue, alors que celle-ci, comme bien commun, n'a aucune raison d'être accaparée de la sorte par qui que ce soit.

De Closets rappelle à juste titre à quel point l'orthographe a varié au cours du temps, y compris dans ses règles académiques, qui, soit dit en passant, font parfois des choix linguistiquement erronés. Il rappelle aussi que les grands textes de la littérature française n'ont aucunement été écrits selon l'orthographe actuelle. Il cite (page 62, note 1) ce bel exemple d'imbécilité académique :

"Nénuphar, venant du sanskrit, entre dans la langue française au XIIIe siècle via l'arabe ninufar comme nénufar. Et c'est par erreur et ignorance de l'étymologie que l'Académie française, en 1935, l'affuble du "ph" grec. L'erreur était si manifeste que, lorsque la question avait commencé à se poser, Marcel Proust avait refusé d'adopter la graphie "ph". Il fallut attendre 1990 pour que les règles académiques nous rendent nénufar."

Face à de tels débordements, il n'y a donc aucune raison pour que nous ne congédions pas sur le champ ces prétentieux incapables, inutiles de surcroît, et que nous ne nous réapproprions pas la graphie de notre langue, dans une perspective esthétique, artistique, littéraire, ou au contraire discrète, mais en tout cas libre. Écrivons comme cela nous semble beau. Cela ne signifie pas que l'on n'ait pas intérêt à s'approcher autant que possible d'une façon de faire commune ; cela signifie plutôt deux choses :

  • qu'on laisse libre de le faire ceux qui veulent créer de nouvelles graphies ;
  • qu'on cesse de juger, sélectionner, évaluer sur l'orthographe académique du moment ceux qui font malgré eux des fautes d'orthographe (pour autant que le sens de leur propos n'en soit pas altéré, cas particulier en définitive assez rare et qui s'associe souvent à d'autres problèmes avec la langue française).

Parce qu'elle semble toucher les individus malgré eux, parce que l'on n'imagine pas pourquoi, démarche créatrice mis-à-part, on voudrait sciemment écrire de manière fautive, la sélection sur l'orthographe me semble tout autant discriminatoire que la sélection sur la couleur de peau, la nationalité, la race, la religion, l'orientation sexuelle, etc.

Dorénavant, ce blog s'en tiendra à une position nette vis-à-vis de l'orthographe : laisser trainer quelques fautes pour éloigner les orthographomanes.

Climatosimplisme : plus de CO2, c'est moins de CO2

Voici ce qu'on peut retenir de l'épisode éruptif islandais et de ses conséquences sur le transport aérien mondial. Écologistes naïfs, réjouissez-vous : le ciel est enfin débarrassé des avions !

Réagir          Partager          Imprimer  

Je ne peux résister, à l'occasion de l'éruption de l'Eyjafjöll (nom simplifié et prononcable par les journalistes du volcan que ceux-ci ont au bout de trois jours renoncés à appeler, selon la première dénomination qu'ils lui avaient attribuée : "Eyjafjallakojull") , pour me réjouir de l'émission dans l'atmosphère d'une quantité probablement phénoménale de CO2 100% naturel et autres gaz à effets de serre (GES). En effet, voici un phénomène naturel qui va peut-être nous réchauffer un coup la planète avec une bien plus grande efficacité que nos petites techniques industrielles et pas naturelles que nous avions jusqu'ici à notre disposition, à savoir le transport aérien.

Enfin : tout ceci a condition que l'accroissement du CO2 soit bien à l'origine du changement climatique actuel, et que la cause anthropique soit démontrée, en particulier vis-à-vis des causes naturelles. Ma position sur le sujet suit celle qu'exposait Jacques Lévy en 2008 dans un ouvrage que nous avions coécrit avec d'autres, L'invention du Monde (Presses de Sciences po),et dont voici un extrait fort à propos (p. 291) :

" L'un des enjeux du débat public à venir sera sans doute de fromaliser une meilleure distinction entre explicitation scientifique, affirmation éthique et engagement politique.

L'exemple du transport aérien mérite qu'on s'y arrête car il exprime bien le basculement de la démarche scientifique vers des prises de position purement politiques. L'avion présente un cas particulier parmi les moyens de transport sur trois plans distincts :

1) il représente environ 3% de la production anthropique de GES, contre environ 30% pour les transports terrestres, en fait surtout l'automobile ;

2) il n'existe pas jusqu'à présent de système de propulsion alternatif aux moteurs fonctionnant au kérosène, qui puisse laisser espérer une réduction massive des émissions dans un proche avenir ;

3) en ce qui concerne les long-, et parfois moyen-courriers, il n'existe pas de substitution possible par d'autres moyens de transport.

Ces spécificités font que, jusqu'à présentn ce cas a été traité à part et n'a pas été inclus dans le protocole de Kyoto.

Or on constate que la pression sur les voyageurs pour qu'ils renoncent à l'avion et, en pratique, à tout déplacement à longue distance connaît un développement incontestable."

Suivent dans ce texte les arguments incontestables en question. Puis :

"Dans ces différents cas de figure, l'attaque frontale contre le droit à la mobilité et la légitimité du mouvement des hommes ne peut être considérée comme un aspect mineur. Si les États autoritaires, dans le passé, ont cherché à marquer leur emprise sur la société en contrôlant les allées et venues de leurs sujets, la limitation systématique de la mobilité a été caractéristique de l'ère du paroxysme de l'État."

Après évocation des régimes totalitaires ou saoudien, Lévy conclut :

"Le fait que les courant écologistes radicaux se polarisent sans raison technique convaincante sur le transport aérien long-courrier [et le low cost, favorisant les voyages] fait événement, d'autant que ces protagonistes n'expriment pas la moindre inquiétude sur les conséquences de leurs orientations en matière de valeurs et de droits, se tenant à un discours du renoncement et de la punition. La combinaison entre une rhétorique d'apparence scientifique et un message à la fois logiquement incohérent et à forte tonalité expiatoire crée un objet discursif nouveau, qui mérite d'être étudié de près".

Eh bien nous y sommes ! Les avions sont cloués au sol, et cela nous donne un petit aperçu de ce que ça pourrait donner si l'on suivait les recommandations aberrantes de quelques écologistes mal informés. L'ironie du sort fait que cette petite interruption des transports publics, une fois n'est pas coutume dans notre pays, n'est pas le fait des grèves. Enfin, pas en ce qui concerne les avions, car la SNCF est quand à elle en grève, vacances scolaires oblige. Il s'agit donc d'une cause naturelle, très écologique, qui va réduire à néant toutes les petites économies de CO2 qu'on aurait voulu nous faire faire en entravant notre mobilité aérienne transcontinentale.

Plus généralement, cet événement me semble mettre en évidence la complexité du débat sur le changement climatique, mais aussi la manière dont l'intelligence spatiale peut l'éclairer.

Certes, les climatologues les plus chevronnés peuvent s'affronter sur la question des mesure climatiques. Mais nous voyons aussi que la question des causes d'un réchauffement doit prendre en compte des phénomènes naturels qui peuvent peser lourds. Au-delà, la question de la prévision suppose de prendre en considération l'évolution des sociétés, et de leur techniques, mais aussi leurs aspirations, la place qu'y tient la mobilité, jusqu'à pouvoir être considérée comme un droit démocratique. On s'éloigne encore un peu plus de l'expertise climatique lorsqu'il s'agit de connaître le rapport des sociétés aux catastrophes, mais avant cela aux risques et encore en amont aux aléas. Deux des sociétés les plus développées du monde occupent des zones sismiques parmi les plus actives de la planète : la Californie et le Japon. Cette perception du risque, propre à chaque société, est surtout l'affaire des géographes, des sociologues et des anthorpologues. Pour aller plus loin, la question des conséquences suppose également de prendre en compte des données économiques, et donc de développement, ce qui conditionne les capacité d'adaptation aux effets locaux du changement climatique, adaptation qui n'est pas nécessairement solidaire mais peut au contraire jouer sur les différentiels de développement. Enfin, la question des solutions doit distinguer celles qui sont souhaitables d'une part, et celles qui sont possibles d'autres part. La question des possibilités mobilise toute une série d'experts, de savants, d'ingénieurs de toutes les disciplines. La question du souhaitable active quant à elle la question du politique, seule fonction à même de légitimer un choix pour faire face à un changement climatique, quelle qu'en soit sa cause. Et, en démocratie, cette fonction est soumise à des contingences électorales susceptibles de l'éloigner encore plus de la raison "climatologique" et de ses urgences.

Au bout du compte, la question du changement climatique et très majoritairement l'affaire d'autres expertises que celle des seuls climatologues, elle est pour l'essentiel une affaire de sciences sociales. Le climat est une chose trop sérieuse pour être laissée aux "climatosimplistes".

1 commentaire

Écrit par Gégé le 24/03/2011 à 14:04

Article passionnant ! Merci. Gégé

Géons

Ce blog, qu'inaugure ce billet, s'intitule "Géons". Ce mot désigne les objets géographiques uniques ; ou plus exactement, pour autant qu'il soient considérés comme tel. Pourquoi un tel titre ?

Réagir          Partager          Imprimer  

La notion de géon, s'oppose à celle de géotype. Ce dernier terme est facilement compréhensible. Il signifie : "type d'espace". Par exemple, la ville est un géotype, comme l'est la campagne, la banlieue, un port. Et c'est un des buts essentiels de la sciences que de décrire et comprendre l'espace des sociétés sous la forme d'espaces types, de genres d'espaces, qui ont des caractéristiques générales, des fonctions identifiées, des formes particulières. Ainsi, Jacques Lévy définit la ville comme un "géotype de substance sociétale fondé sur la coprésence". Une définition certes jargonnante mais qui dit l'essentiel en peu de mots ; une définition scientifique.

Mais si tout espace peut être vu comme le représentant singulier d'un genre d'espace, il faut alors un mot pour désigner ce qui, dans l'espce, tient justement de la singularité de l'unicité, de l'irréductibilité à des des catégories universelles. C'est cela que désigne le mot géon.

Ainsi, Paris est une ville mondiale, sous l'angle du géotype, mais toutes les villes mondiales, si elles se ressemblent, ont aussi chacune leur spécificité, elles sont chacune un géon. Elles sont chacune quelque part sur la planète, et pas ailleurs, et cette localisation unique est la source même de leur originalité géographique.

Dans l'analyse que mène l'intelligence spatiale de l'espace d'une société, l'articulation entre géon et géotype est fondamentale. En la situant précisément, l'analyste fixe ainsi la limite entre son travail de théoricien, qui cherche à énoncer des logiques simples et englobantes permettant de se saisir de la réalité, et son travail de connaisseur intime des espaces, cherchant plutôt à en pointer les différences fondatrices.

Une première règle éthique de la science est sans doute de ne pas chercher à faire passer le discours sur les géons pour l'essentiel de la production scientifique. Connaître intimement les lieux n'est pas un effort scientifique. Ce dernier est en premier lieu et par dessus tout faite de théories. C'est-à-dire de discours qui visent à désincorporer le savoir, à mettre intégralement à disposition de tous l'expérience de quelques-uns.

Le titre "géons" pour ce blog est en quelque sorte là pour dire : ceci est un contrepoint au discours scientifique, qui suppose la lenteur, le recul, l'inertie ; on se risque à parler ici de l'immédiat, du changeant, des variations, des incohérences, sur le vif, pris dans le flux. Mais ces billets imprudents seront aussi prétextes à quelques théorisation sauvages, en live, comme le fait l'écriture en saisissant le réel.

Objectif permanent : théoriser la singularité.

géons